La fermentation: quand la beauté emprunte ses recettes à la cuisine coréenne et à la science
Quand je parle à des amis de mon travail, je leur parle parfois de fermentation. Inévitablement, leur premier réflexe est de penser au yaourt ou à la bière. Ce n'est pas si loin de la vérité: la biotechnologie utilisée en cosmétique et en parfumerie repose sur les mêmes principes fondamentaux que la fermentation alimentaire. Utiliser des microorganismes (bactéries, levures, champignons) pour transformer des matières premières en composés aux propriétés nouvelles et souvent supérieures. C'est une technologie millénaire que la beauté réinvente aujourd'hui avec les outils de la biochimie moderne.
Et cette réinvention est l'une des tendances les plus significatives que j'observe dans l'industrie cosmétique depuis quelques années.
D'où vient cette tendance ?
Les racines de la fermentation au service de la cosmétique sont à chercher du côté de la K-Beauty. La beauté coréenne a popularisé les essences fermentées, les extraits de Galactomyces (une levure utilisée dans la fabrication du saké), et les bioferments de diverses plantes, bien avant que l'Occident ne s'y intéresse. Des marques comme SK-II, avec sa fameuse Pitera (un filtrat de Galactomyces fermentum), ou Missha avec ses essences fermentées, ont démontré que la fermentation améliorait significativement la biodisponibilité des actifs cutanés.
Pourquoi ? Parce que le processus de fermentation décompose les molécules en composés plus petits, capables de pénétrer plus profondément dans la peau. Une plante fermentée libère des actifs que la simple extraction à froid n'aurait pas pu atteindre. C'est ce qu'une revue publiée en 2023 dans la revue scientifique Fermentation décrit comme une augmentation de la « bioactivité et biodisponibilité » des ingrédients cosmétiques.
La biotech au-delà de la fermentation traditionnelle
Ce qui rend le sujet particulièrement passionnant aujourd'hui, c'est que la fermentation n'est plus seulement un procédé d'optimisation des ingrédients végétaux. Elle est devenue un vecteur de création d'ingrédients entièrement nouveaux.
Prenez le squalane. Pendant des décennies, il était extrait des foies de requin (une source controversée sur le plan éthique et environnemental). Aujourd'hui, il est produit par fermentation de canne à sucre grâce à des levures génétiquement optimisées. Le résultat est chimiquement identique, mais sa production nécessite 30% de terres et 70% d'eau en moins que les méthodes d'extraction traditionnelles, selon des études comparatives publiées par les acteurs de la biotech cosmétique. Et il ne menace plus aucun requin.
L'acide hyaluronique suit le même chemin. Autrefois extrait de crêtes de coqs, il est désormais majoritairement produit par fermentation bactérienne. Le collagène et l'élastine, longtemps dérivés de sources animales, commencent à être synthétisés en laboratoire via des processus biotechnologiques.
Ce que cela change pour les formulateurs et pour les marques
En tant que formulatrice de formation, ce qui me fascine dans cette évolution, c'est qu'elle résout simultanément plusieurs contraintes qui pèsent sur l'industrie cosmétique: la durabilité (moins de ressources naturelles prélevées), la sécurité (pas de contamination croisée avec des matières animales), la performance (biodisponibilité accrue) et la régularité (un ingrédient produit en bioréacteur est par définition plus constant qu'un extrait végétal soumis aux variations climatiques).
Pour les marques, c'est aussi une opportunité de communication puissante. L'argument du « produit en laboratoire à partir d'une levure » peut sembler rebutant à première vue. Mais lorsqu'on explique que c'est exactement ainsi que se fabrique le vin, le fromage ou le pain au levain, la perception change. Les consommatrices d'aujourd'hui, de plus en plus informées, sont capables de faire cette distinction.
La limite à ne pas franchir
Une mise en garde s'impose, et je la considère importante: le terme « fermenté » est en train de devenir un buzzword marketing, au même titre que « naturel » ou « bio ». On voit apparaître des produits qui revendiquent cette appellation avec des concentrations tellement faibles en bioferments que l'effet est quasi inexistant.
La fermentation est une vraie technologie de formulation, avec de vraies exigences en termes de stabilité, de concentration et de compatibilité avec les autres ingrédients de la formule. Ce n'est pas une étiquette que l'on colle sur un emballage. Les marques qui la maîtrisent vraiment le savent et leurs produits le prouvent.